« Ophir » : des paroles fortes qui touchent au cœur

Un milliard de tonnes de roche ont été extraites et 0,6% ont été exploitées. Ce sont les chiffres ahurissants de la mine de Panguna située à Bougainville en Papouasie Nouvelle-Guinée. Avec la destruction de l’environnement, celle des hommes, humiliés et rabaissés, manipulés pour accepter la mine. Mais les habitants de Bougainville se sont battus et ont gagné. « Ophir » a remporté le grand prix du FIFO 2020.

 

Nous sommes sur l’île de Bougainville, en Papouasie Nouvelle-Guinée. Un homme exhibe son arme. Rendre les armes comme tous le réclament ? Certainement pas. « Cette arme a été utilisée contre les envahisseurs. Cette arme, c’est notre pouvoir de négociation », explique-t-il. « Ophir » raconte la tentative d’emprise d’une entreprise minière surpuissante sur les habitants de Bougainville. C’est l’histoire de ces actionnaires australiens de la BCL (Bougainville Copper Limited) qui vont tout mettre en œuvre pour s’installer durablement dans la région, faisant appel aux services d’un anthropologue qui rédigera un rapport détaillant toutes les failles à exploiter, économiques, politiques, sociales, pour que la société parvienne à s’implanter. C’est l’histoire d’une guerre. Les habitants de Bougainville ne vont pas se laisser faire et vont prendre les armes pour défendre leurs terres. Et gagner. Mais ils doivent rester sur leurs gardes. Aujourd’hui, le gouvernement autonome de Bougainville veut relancer l’exploitation minière. Dans les différentes instances gouvernementales, ils assurent que la population a été consultée et souhaite cette réouverture. D’ailleurs une loi a été écrite, elle permettra une exploitation respectueuse de l’environnement, pas question de faire les mêmes erreurs, plaident-ils. Mais à Bougainville, personne ne les croit. Cette loi prévoit des amendes et des peines de prison aberrantes pour les habitants qui oseraient refuser de décliner leur identité ou encore feraient de la prospection minière… « C’est du vol », constate un homme de Bougainville. « L’histoire de Bougainville est remarquable car c’est l’histoire du monde », explique Olivier Pollet co-réalisateur. C’est aussi un espoir : les petits peuvent gagner face aux géants. Bougainville devient une inspiration pour les peuples et communautés qui combattent pour sauver leurs terres.

 

C’est en Australie, lors d’une conférence, qu’Olivier Pollet apprend l’intention du gouvernement autonome de Bougainville et les entend assurer que la population souhaite la réouverture de la mine de Panguna. Il veut aller voir sur place. Avec Alexandre Berman, co-réalisateur, ils vont mettre sept années à réaliser « Ophir ». Dans leur film, les habitants de Bougainville racontent leur passé : la Crise, le nom donné à la guerre civile qui fera 20 000 morts ; ils racontent leur présent : accepter la mort des proches, accepter le désastre écologique, accepter de changer de vie, celle d’avant où le jardin et la rivière suffisaient pour vivre a disparu ; ils racontent le futur : pas question de se laisser faire, ils se battront contre cette nouvelle loi minière. « Ce papier, je ne connais pas son importance. Je connais l’importance de l’igname, du taro et de la patate douce. Les lois écrites par les hommes, tu peux les changer en un clin d’œil, mais les lois de la nature, tu ne peux pas les changer », s’énerve Jonah qui discute avec Ruth, docteure en linguistique, venue alerter les habitants de Bougainville sur ce que prépare le gouvernement. Comme Jonah, tous parlent avec bon sens et leurs paroles, simples et fortes, résonnent longtemps dans nos cœurs. « Qu’est-ce qui est important ? L’argent ou la vie ? Je n’ai pas d’argent, j’ai mon jardin, je peux vivre », explique un autre. Un homme s’agite dans une danse guerrière devant les réalisateurs : « Vous m’avez humilié. Vous avez troublé mon sang. Vous avez contaminé mon cerveau, paralysé ma pensée. » Un autre marche dans la forêt : « J’ai planté plus d’un million d’arbres, je produis plus de 2 000 variétés de graines. Nous ferons revivre tout ce qui a été perdu. » Un autre s’interroge : « Où habite Dieu ? C’est un mystère. Il vit dans le cœur des hommes simples et pas dans celui des rois sur leur trône. »

 

Face à la saleté de l’entreprise minière et de ces hommes d’affaires, leur cynisme à exploiter toutes les failles, à détruire hommes et terres, les habitants de Bougainville opposent leur beauté, leur poésie et leur philosophie éclairée. « Il n’y a pas d’européens ou d’autochtones, il y a des gens qui racontent une histoire et qui sont brillants. Ce film est un voyage spirituel qui ramène à des choses fondamentales en soi. L’homme, la terre et la culture étaient les piliers de leur révolution. Tout est dit », explique Alexandre Berman. Devant le cratère créé par l’exploitation minière, un homme soupire : « C’est un ulcère, un être vivant ne peut résister à ça. » La montagne a complètement disparu. « C’est triste qu’ils l’aient tuée. » La Terre est vivante et les habitants de Bougainville l’ont compris depuis longtemps.

 

Lucie Rabréaud / FIFO 2020