Te reo tumu – La langue maternelle : entretien avec Cybèle Plichart

“Il ne faut pas voir le reo tahiti comme une sous-langue”

 

FIFO – D’où vous est venue l’idée de réaliser le documentaire Te reo tumu – La langue maternelle ?

C’est un sujet qui m’a toujours intéressée, les langues polynésiennes et la nature du Tahitien. J’aime voir qu’à travers le tahitien, on a accès finalement à la culture du pays. Cela à l’air simple dit comme cela mais tellement vrai. Par exemple, il y a plusieurs mots en tahitien pour dire le thon. En français, tu vas avoir un mot, alors qu’en tahitien tu vas en avoir plusieurs, selon la taille du thon… Cela montre déjà l’intérêt du tahitien pour la pêche. Ce sont pleins d’exemples comme cela. Il y a beaucoup de métaphore et c’est cela qui m’intéresse aussi. C’est de montrer la richesse de la langue et la différence avec la langue française. Je voulais faire un pont culturel et valoriser la langue.

 

FIFO – Valoriser la langue tahitienne, c’est aussi un moyen selon vous d’éviter que la langue ne disparaisse ?

Tout à fait. En faisant le film, je me suis aperçue de l’urgence de faire un documentaire sur le sujet. Puis en discutant avec Jacques Vernaudon (enseignant-chercheur en linguistique océanienne – NDLR), qui n’est pas forcément quelqu’un d’alarmiste, qui est quelqu’un de très posé, il me dit que si on ne fait rien, dans une génération la langue, le tahitien, disparaîtra… Je n’en ai pas cru mes oreilles !

 

FIFO – Votre documentaire a vocation à réveiller les consciences…

En fait, j’aimerai qu’il fasse réagir tout le monde que cela soit la jeune génération, les politiques, les autorités… Le message s’adresse à tout le monde et à moi aussi. Je me demande pourquoi après tant d’années passées en Polynésie, je ne suis pas bilingue ! On est à un carrefour. On a une décision à prendre. A l’issue de la projection du documentaire au Grand Théâtre de la Maison de la Culture, j’ai trouvé les réactions magnifiques. Il y avait une mamie notamment qui nous expliquait qu’elle venait des Tuamotu et que chez elle, le mihiroa, l’un des dialectes, a disparu. Cela fait peur et il y a une urgence.

 

FIFO – Te reo tumu traite essentiellement du reo tahiti et pourtant le constat semble le même dans tous les archipels de la Polynésie…

Il est vrai que je me suis concentrée sur le reo tahiti. Pour autant, lorsque j’ai rencontré des linguistes, ils me disaient que le constat est identique dans les îles. Malgré ce que l’on peut imaginer, les enfants ont de plus en plus de difficultés à être des locuteurs dans leur langue.

 

FIFO – Combien de temps a duré la conception de ce documentaire ?

En gros cela m’a demandé un an et demi. J’ai suivi certaines personnes dans le temps comme le groupe de danse Manahau, Vinitua, un jeune orateur de orero… cela m’a demandé du temps et de l’investissement. Te reo tumu a mûri pendant des années dans mon esprit mais j’avais besoin d’experts pour m’appuyer dessus et développer le sujet.”

 

FIFO – Justement, en parlant du petit Vinitua, dans le film, il dit une phrase forte qui est : “si je ne parlais plus tahitien, j’aurais l’impression que quelque chose en moi serait mort”.

Oui c’était très fort et on peut se poser des questions. Et j’ai apprécié car lors de projections, j’ai vu que cela touchait les jeunes. Il y en a qui ont pleuré car quelque part, ça leur fait mal. Ça les touche au plus profond de leur être, même s’ils ne veulent pas forcément l’admettre. C’est une frustration.

 

FIFO – Pour vous, la langue définit une personne ?

Il faut voir effectivement l’aspect identitaire. Mais ce que j’essaie de défendre, ce n’est pas que l’aspect identitaire, c’est aussi l’utilisation de la langue. Je veux dire que lorsque j’interroge certains jeunes, ils me disent que le tahitien ne sert plus à rien et qu’ils préfèrent apprendre l’anglais ou encore le mandarin. Je trouve cela dommage parce que la langue tahitienne est là. Elle existe, elle est là et peut encore se transmettre.

 

FIFO – Vous parliez également de l’utilité du bilinguisme ?

Tout à fait car le bilinguisme favorise la connaissance, l’intelligence… autant  en profiter puisque la langue est là encore une fois. D’autant qu’après, lorsqu’on est bilingue, on accède plus facilement à d’autres langues. Ce n’est que du bénéfice et il ne faut pas voir le reo tahiti comme une sous-langue. C’est une langue à part entière, il n’y a pas une langue meilleure qu’une autre.

 

FIFO – La langue tahitienne, un patrimoine ?

Tout à fait. C’est notre patrimoine à tous.

 

FIFO – Te reo tumu est votre premier documentaire ?

Mon premier 52 minutes effectivement. C’est mon bébé, il me vient des tripes, de mes entrailles. Je l’ai porté. Aujourd’hui, c’est une fierté qu’il soit projeté au FIFO même hors compétition. Pour moi, c’est déjà magique et énorme qu’il soit présenté au FIFO.

 

FIFO – N’avez-vous pas peur justement de passer pour une donneuse de leçon ?

Non. Je suis en mission. Je ne veux surtout pas me poser en donneuse de leçon. Je veux juste être là pour aider, pour apporter ma pierre et susciter la réflexion.

 

FIFO – On vous voit à la télé sur Polynésie 1ère, Te reo tumu traite du reo tahiti, on se pose naturellement la question de vos origines et si vous avez des origines tahitiennes ?

Non du tout. Je suis toutefois passée par ces problématiques d’identité. Moi je suis juste une popa’a qui a grandi ici. Je suis arrivée à 6 ans à Tahiti. En toute humilité, je me sens d’ici. C’est en moi, c’est comme cela. Après papa est Polonais, ma mère est Française et je suis née au Maroc ! Ma nounou me parlait arabe et mon père parlait polonais mais ne m’a pas transmis la langue. (rires…) Ensuite j’ai grandi à Tahiti avec cette frustration de ne pas être bilingue. Comme quoi, ce film est important aussi pour moi. Je crois que chaque réalisateur par ailleurs met une part de lui dans un documentaire.

 

FIFO – Un dernier message ?

A parau i to oe reo. Noa tu e hape oe. Eiaha e ha’ama et tapae i hoa.

 

FIFO – Jenny Poehere Hunter