Rencontre avec Nicole Ma : « Grâce à eux, j’ai appris la notion de foyer »

Nicole Ma IMG 7516Douze longues années… Voici ce qu’il a fallu à la réalisatrice Nicole Ma pour raconter l’histoire de Tom. Tom Putuparii Lawford est un Aborigène qui a cédé aux tentations modernes mais a accepté la responsabilité de guider sa communauté, de lutter pour les terres ancestrales de son clan, d’œuvrer pour la transmission du savoir traditionnel. Nicola Ma l’a suivi jusque dans son pays, « Kurtal ». Une expérience unique. La réalisatrice reviendra sur les dessous de son documentaire lors du Inside de doc mardi 2 février de 11h15 à 11h45. En attendant, petit avant-goût de ce qui vous attend…

Comment avez-vous été amenée à raconter cette histoire ?

Je travaillais sur un film auquel je voulais donner une dimension aborigène. J’ai donc approché la communauté aborigène, et j’ai fait la rencontre des grands-parents du personnage principal, Tom. Ce sont des figures du monde culturel aborigène. Ils n’étaient pas intéressés pour travailler sur le premier film, ils m’ont alors proposé de retourner avec eux dans leur pays Kurtal, au fin fond du désert. Nous avons mis six jours en voiture pour y arriver ! Au départ, le film était superficiel, je filmais des cérémonies mais je ne les comprenais pas car je ne connaissais pas la culture aborigène. Mais cela a éveillé ma curiosité. J’ai donc poursuivi le travail …

Dans le film, nous voyons le personnage vieillir, combien de temps avez-vous passé avec lui ?

J’ai suivi Tom et sa famille durant douze ans. Je passais 3 à 4 mois par an avec eux. J’ai d’abord rencontré Spider et Dolly, les grands-parents. Puis Tom. Au départ, il me faisait peur, il refusait de me parler car j’étais une étrangère. Mais je me suis vite rendu compte qu’il était le personnage du documentaire car il a un pied dans chaque monde : moderne et traditionnel. Dolly m’avait également dit qu’il allait être le leader de leur clan, je l’écoutais car elle était mon mentor, elle avait compris tout de suite que le film était le moyen de préserver la culture et leur histoire. Au début, je devais donc tirer Tom par la manche pour lui demander l’autorisation de le filmer. Mais le jour où il m’a finalement dit oui, j’ai pu filmer ce que je voulais. Je crois qu’à force de revenir vers lui tel un boomerang, il a fini par accepter (rires). Le film a crée un lien entre nous, aujourd’hui je les considère comme ma famille.

Qu’est-ce qui vous a marqué le plus dans la réalisation de ce film ?

Le fait que Tom m’ait permis de montrer son côté sombre. En Australie, nous avons l’habitude de voir des documentaires ou des films sur la culture aborigène. Ici, nous montrons des cérémonies bien-sûr, mais surtout un personnage qui, à travers sa vie, nous montre à quel point il est difficile d’être fidèle aux traditions et de vivre dans le monde moderne. Grâce à eux, j’ai aussi appris la notion de foyer. J’ai vécu dans plein d’endroits différents du monde mais je ne me suis jamais sentie à l’aise nulle part. Finalement, c’est lorsque j’ai dormi dans le désert, dans leur pays, que je me suis sentie chez moi !

Il est d’ailleurs question de terre, et de cette incompréhension entre les deux communautés à ce sujet ?

Les lois foncières européennes sont basées sur la priorité individuelle, alors que pour eux, c’est une question de communauté. Les aborigènes doivent apprendre à acheter la terre, ce n’est pas un concept qu’ils ont. Et, puis ils ne comprennent pas pourquoi les blancs pensent que cette terre est la leur alors qu’ils n’y habitent que depuis 200 ans et eux 40.000 ans ? En réalité, le gouvernement australien a peur d’admettre que c’est légalement leur pays car cela changerait beaucoup de choses au niveau législatif, il faudrait notamment les dédommager etc. Les politiques préfèrent donc faire comme si de rien était. On appelle ça « l’amnésie culturelle ».

Finalement, qu’avez vous souhaité montrer à travers ce documentaire ?

Un film sur la culture aborigène sans faire sentir au public cette culpabilité, qui règne souvent dans ce type de documentaires en Australie. En fait, j’ai juste voulu montrer ce que j’ai vécu, partager l’expérience avec ces gens sans être critique. J’espère que cela permettra au public de mieux comprendre la relation de l’Aborigène à sa terre. Dolly et Spider ne sont pas en colère contre les hommes blancs, pour eux, c’est le destin. Au contraire, ils veulent partager leur culture et surtout leur histoire. Il est important que le film soit aussi au FIFO, ici, car il montre l’importance de préserver la culture, les traditions. Ces personnes nous apprennent à traiter les esprits, à honorer et préserver la terre. Aujourd’hui, cette connexion est absente, mais elle n’est pas perdue. Il est important que les gens entendent ce message.